La sincérité, par Elan Sarro

By | Oct 30, 2017

Dans un monde moderne où la plupart des valeurs sont inversées, cette qualité du cœur qu’est la sincérité, passerait presque pour un défaut.

On vit dans un monde où règne la loi duplus fort.

Il faut performer, produire, être rentable,être bien sous tout rapport.

Dans ce monde, la faiblesse et la vulnérabilité sont considérées comme des handicaps, des défauts.

On doit briller, plaire, correspondre auxstandards ou les dépasser, pour prouver sa valeur selon les critères de ce système.

Il faut paraître.

Or la sincérité, c’est être pleinementsoi-même, c’est ne jouer aucun rôle, donc c’est se montrer tel qu’on est vraiment,donc aussi dans ses faiblesses, sa fragilité, sa vulnérabilité.

Dès lors, si être sincère implique de montrersa faiblesse, sa fragilité et sa vulnérabilité, on refusera d’être sincère, par peur d’ensubir des conséquences négatives.

Pour s’en prémunir, on va avoir tendanceà jouer un rôle, mais ce rôle nous fait beaucoup de mal parce qu’il nous maintient dans le contrôle, dans une forme de pression intérieure, qui mine notre santé, à lafois physique et psychologique.

Pour jouer ce rôle, on doit porter un masque,qui cache la vérité de l’âme.

C’est ainsi qu’on devient faux, et qu’unfossé se creuse entre l’esprit et l’âme.

C’est ainsi que nous nous divisons, intérieurement.

Il faut comprendre qu’il y a un instinctde conservation ou de survie du « petit moi ».

Le « petit moi » est une constructionmentale, et par là même, une pure illusion, un mirage, et pourtant on s’obstine à vouloir le défendre, le protéger, pour éviter que cette sacro-sainte image de soi, à laquelle on s’identifie, soit mise à mal, et qu’on en souffre sur le plan moral, psychologique.

Aujourd’hui, celui qui est véritablementsincère dans cette société, est un héros spirituel.

Il fait preuve d’un grand courage, car ilest sincère envers et contre tout, et il assume qu’en conséquence, il puisse être pointé du doigt, stigmatisé, ridiculisé, marginalisé, ostracisé, rejeté.

Dans ce système, dès qu’on veut atteindreune forme de pouvoir ou de réussite, on doit renoncer à la sincérité.

La sincérité en toutes circonstances y estimpossible, à moins d’accepter d’être mis sur le banc de touche.

Celui qui veut se faire une place au soleildans ce système, quels qu’en soient les domaines, y compris celui de la « spiritualité », est tenté de ne montrer que son beau visage, et de mentir, de cacher ses véritablesintentions, de tricher, de manipuler, d’aller dans le sens du consensus, de la bien-pensance, de l’idéologie dominante.

L’individu peut aller jusqu’à feindrela sincérité pour émouvoir et séduire, mais là encore, il s’agit d’un calcul,et cela sonne faux aux oreilles de ceux qui voient avec le cœur.

Tout le système est perverti, car il inciteà mentir et à manipuler.

Celui qui a la sincérité chevillée au corps,se place donc forcément en marge d’un tel système.

Pour le système, un tel être est un idiot,un naïf, un faible, voire même carrément un fou, mais aux yeux de Dieu, c’est un« juste ».

Si je devais donner une définition simplede la sincérité, je dirais que c’est être soi-même, tout simplement, sans artifice,sans masque, sans calcul, sans contrôle.

C’est un état d’alignement du mentalsur l’émotionnel.

Pour utiliser une image, je dirais que c’estcomme deux pièces d’un puzzle qui s’emboîtent parfaitement.

C’est un état de congruence, entre le mentalet l’émotionnel.

Il y a unité entre l’esprit et l’âme,entre le conscient et le subconscient, entre le masculin et le féminin.

Ainsi, je suis sincère lorsque mes penséessont alignées sur mes émotions et que je traduis fidèlement, avec des mots, ce queje ressens, ce que je pense vraiment, ce en quoi je crois, que j’aie tort ou raison.

Prenons un exemple : Si j’ai peur et que je dis que j’ai peur,j’exprime cet état d’âme avec des mots qui sont les miens, et alors je suis sincère,je suis congruent, je suis en unité, je suis authentique, entier, vrai, aligné.

Toutes ces expressions sont ici synonymes.

Mais si j’ai peur et que je dis que toutva bien, je ne suis pas sincère.

Je mens, je voile la vérité du vivant.

Cette vérité du vivant s’exprime en soi-mêmeà chaque instant, et la sincérité consiste à être en phase avec elle, tout simplement.

Être sincère, c’est d’une simplicitéenfantine, puisqu’il suffit d’exprimer avec des mots, ce que l’on ressent.

Si je suis en colère, je dis que je suisen colère.

Si je suis triste, je dis que je suis triste.

Si je suis enthousiaste, je dis que je suisenthousiasme.

Si j’aime, je dis que j’aime, si je n’aimepas, je dis que je n’aime pas.

Si je ne suis pas d’accord, je dis que jene suis pas d’accord.

Si je ne crois pas à quelque chose, je disque je ne n’y crois pas.

Si j’ai peur de dire la vérité, je disque j’ai peur de dire la vérité, etc.

On ne s’intéresse pas au fait de savoirpourquoi on ressent ceci ou cela, on dit simplement ce que l’on ressent.

C’est donc très simple d’être sincère,puisqu’il suffit d’être en phase avec ce que l’on ressent.

Mais simplicité ne rime pas toujours avecfacilité.

C’est simple d’être sincère, mais c’estdifficile de l’être, car on a des résistances.

On a peur des conséquences qui peuvent découler du fait d’être sincère, donc d’être soi-même.

En islam, il y a cette phrase qui dit que« le plus dur des combats qu’on ait à livrer contre notre âme, c’est d’êtresincère.

» Cela fait référence au grand Djihad,le combat pour triompher de soi-même.

Lorsque nous étions petits enfants, nousétions sincères, naturellement.

C’était naturel, nous ne pouvions pas faireautrement.

L’esprit était aligné sur l’âme, enpermanence.

On était en unité, on vivait l’état édénique,constamment.

Puis, en grandissant, on a remarqué que lefait de dire la vérité pouvait être mal perçu.

On a compris que certaines de nos émotions pouvaient parfois être ridiculisées, humiliées, par le monde extérieur.

Alors, on a commencé à mettre un voile,à cacher, à mentir, à travestir la réalité de notre âme à chaque fois que nous n’avionspas l’assurance qu’elle pouvait être aimée, valorisée ou respectée par le mondeextérieure.

Pour être aimé, accepté, reconnu, on adit des choses qui allaient dans le sens de ce que les autres avaient envie d’entendre,on a cherché à correspondre à la norme, à satisfaire aux attentes.

On ressentait une chose, et on disait soncontraire.

On a commencé à mentir aux autres, et àse mentir à soi-même.

C’est l’exemple du petit enfant à quil’on demande si l’est amoureux de son petit copain ou de sa petite copine.

Dans son cœur, la réponse est oui, il estamoureux, mais il va avoir honte de sa vérité, et il va nier cet état de fait.

C’est tout le symbolisme de la chute d’Adam et Eve, à cause de l’inversion des valeurs.

Ce qui est l’expression d’un Bien suprême,c’est-à-dire les élans de vie de l’âme, devient quelque chose de mauvais, qu’ilfaut cacher.

On cache la nudité, symbole de la véritédu vivant.

On a honte d’être soi-même, on se sentcoupable d’être soi-même.

Tel est le véritable sens du « péché originel ».

En vérité, le manque de sincérité vientde la peur : peur du jugement, peur du rejet, peur de l'abandon.

C’est la peur de souffrir, en fin de compte.

Si je dis ce que je ressens, si je dis ceque je pense vraiment au fond de moi, l’autre va se mettre en colère, il va me quitter,il va être triste, il va être vexé, il va m’abandonner, il va me rejeter, il vaavoir une mauvaise opinion de moi, il va accorder ses faveurs à quelqu’un d’autre, il vasouffrir et je vais culpabiliser, etc.

Alors on cache, on ment, on manipule, on parlepour ne rien dire, on tourne autour du pot.

On n’est pas sincère, et ce manque de sincéritéest névrotique.

C’est un comportement basé sur une peur,qui est destiné à y échapper.

Le manque de sincérité est comme un voilequ’on met en place pour cacher, occulter notre vérité, parce qu’on en a peur, parcequ’on en a honte, parce qu’on se sent coupable de vivre une telle vérité.

À chaque fois qu’on n’est pas sincère,qu’on ne dit pas ce qui est vivant, ce qui est vrai en soi-même, on est divisé intérieurement.

Il y a cette phrase de l’Évangile qui dit : « Que ton oui soit un oui, et que ton non soit un non, tout le reste vient du Malin ».

Le Malin, c’est ce voile mental qu’ona mis en place pour cacher la vérité du vivant, parce qu’on en a peur, parce qu’onen a honte.

Pourtant, c’est ce qui est là, c’estla réalité, alors cacher cette vérité, lutter contre elle, ne peut être que nuisible.

Lao Tseu disait : « Observez l’ordre naturel des choses.

Travaillez avec lui plutôt que contre lui, car essayer de changer ce qui est ne pourra que faire surgir une résistance ».

L’ordre naturel des choses, c’est laréalité qui se manifeste en soi-même, c’est la vérité du vivant, ici, en moi, en vous.

Si on refuse cette réalité, si on veut latravestir, la cacher, on crée une résistance.

On n’est plus aligné sur le mouvement dela vie, on contrôle, on dilapide son énergie ou on la bloque, et on fait du mal à sonâme.

Réapprendre la sincérité nous permet denous libérer, petit à petit, de ces stratégies d’évitement qu’on a mis en place parcequ’on a honte d’être soi-même.

Si on a peur d’être soi-même et qu’oncache les choses, c’est bien parce qu’on a un problème avec l’idée que notre vérité,nos ressentis, nos croyances, soient mal perçus par les autres, et qu’on soit jugé, dévalorisé.

C’est uniquement pour cela qu’on redouted’être sincère.

La personne qui est toujours sincère estbien dans sa peau, elle est détendue, sereine, parce qu’elle n’a plus besoin de porterun masque, de jouer un rôle, elle n’a plus besoin de contrôler car elle n’a plus peurd’être elle-même, en toutes circonstances.

Cette personne-là est véritablement libre.

La sincérité est pour elle la porte quipermet d’accéder à sa liberté d’être.

La difficulté à vivre dans la sincérité,on la rencontre aussi dans la pratique spirituelle, et peut-être encore plus qu’ailleurs, parcequ’il y a un contrôle plus subtil qui s’opère.

On met en place ce qu’on appelle un « egospirituel ».

On veut correspondre à cette image de pureté, de perfection qu’on s’estconstruite mentalement à partir de la représentation de ce que doit être une personne éveillée,et on aura tendance à vouloir cacher les aspects de soi-même qui ne correspondentpas à cette représentation.

On a juste créé des stratégies d’évitementplus subtiles, mais la dynamique est toujours la même.

Il y a toujours un décalage entre ce quel’on ressent, ce que l’on pense, et ce que l’on dit.

Il peut être tentant de montrer un joli visage,un visage tout lisse, un visage de pureté, de bienveillance, de compassion, un visaged’éveillé, mais en-deçà des apparences, si la vérité du vivant est différente,alors il n’y a pas d’éveil possible.

On ne peut pas tricher avec l’âme.

Soit on est sincère, soit on ne l’est pas.

Il n’y a pas de demi-mesure ici.

C’est très facile de montrer des aspectsde soi-même qui sont spirituellement valorisés et valorisants, et qui suscitent l’admiration,voire la fascination.

On obtient ainsi une forme de reconnaissance.

On est aimé, admiré, considéré.

« Oh quel être évolué, wouhaouu, quellebelle lumière, quelle belle maîtrise ».

Oui, sauf que ce n’est pas de la maîtrise, c’estdu contrôle.

On montre son plus joli visage pour fairebonne impression.

Là aussi, on a tendance à ne se montrerque dans sa force, ses qualités spirituelles, et tout ce qui est impur, tout ce dont ona honte, on continue à le cacher.

La sincérité implique d’être entier,et être entier, c’est être dans l’unité, non pas seulement dans l’intimité, maisaussi face aux inconnus, face à un public, face aux autres.

Si, être sincère, ça implique de dévoilerun aspect de soi-même qui n’est pas très reluisant, qui risque d’être jugé, traitéd’impur ou d’imparfait, de fragile ou de vulnérable, eh bien on se doit de le dévoilersi nous voulons être juste, entier, authentique, n’en déplaise au « petit moi » qui aimeraitque cette ombre soit maintenue cachée pour continuer de projeter une image valorisanteet ainsi rester dans sa zone de confort.

La sincérité implique de sortir de la dualitéentre le bien et le mal.

Être en unité avec soi-même, c’est accueillirinconditionnellement ce qu’on ressent.

Ce n’est ni bien ni mal, c’est juste lavérité de notre être.

Celui ou celle qui accueille et dévoile ainsila vérité de son être, ne sera peut-être pas aimé par les hommes, mais il sera aimépar Dieu.

Il s’ouvre à l’amour de Dieu, car iln’y a plus de voile dans son esprit, et la Lumière spirituelle peut pénétrer en lui.

Être sincère ne veut pas dire qu’on ait raison.

On peut être complètement illusionné etêtre sincère en même temps.

C’est le cas du mythomane.

Il souffre d’une pathologie mentale quifait qu’il croit à ses propres mensonges.

S’il croit à ses mensonges, il est doncsincère, mais ça ne l’empêche pas d’être complètement illusionné.

Mais quand on est sincère, la vie s’arrangetoujours pour nous mettre face à nos illusions, et si on est d’accord de se remettre enquestion, avec humilité, on peut grandir, apprendre et évoluer.

En cela, l’humilité est une valeur quidoit aller de paire avec la sincérité.

C’est un point très important.

Être sincère ne veut pas dire qu’on vadire les choses sans retenue, spontanément.

Balancer des reproches ou des insultes àla figure de l’autre, sous prétexte de spontanéité et d’authenticité, cela n’estpas de la sincérité, c’est de l’irrespect et de l'égocentrisme.

La sincérité, c’est quand ce que l’ondit est en phase avec ce que l’on ressent.

On peut dire qu’on est en colère, maispas que l’autre est un imbécile.

On peut dire qu’on a peur, mais pas quel’autre est responsable de notre peur.

Dans ce juste positionnement intérieur, lemental est en phase avec ce que l’on ressent, l’esprit est en unité, en congruence avec l’âme.

Mais si on dit que l’autre est un imbécile,même si on le pense, on n’est plus connecté aux émotions, on n'est plus avec soi-même,on est coupé de soi, on est dans le monde des chimières.

Si je dis que je suis en colère, ou si jedis à l’autre qu’il est un imbécile, c'est différent.

Il y a une manière de dire les choses quinous permet d’être sincères sans être blessants, sans être insultants.

C’est tout l’art de la communication bienveillante.

La sincérité, ce n’est pas quelque chosede compliqué, puisqu’il y’a juste à décrire avec des mots ce que l’on ressent.

Par contre, c’est un entraînement, çadoit être réappris, car on a tendance à fonctionner au travers de nos conditionnements,de nos stratégies d’évitement, de nos mécanismes de défense.

On cache, on occulte, on travestit la véritédu vivant, par peur des conséquences pour notre « petit moi ».

Être sincère implique le courage, l’honnêteté,une aspiration profonde à la vérité, à la justesse.

La sincérité est une preuve de grande maturitéspirituelle.

La sincérité n’est pas une faiblesse,mais une force, car elle libère de la peur.

En effet, si on n’a plus peur d’êtresoi-même, on n’a plus peur d’être vulnérable, d'être faible.

La sincérité rend libre également, libred’être soi-même.

Elle nous libère de tous ces conditionnementsréflexes fondés sur la peur, donc des mécanismes de défense névrotiques et pervers, qui peuventnous faire du mal, et faire du mal aux autres.

En fin de compte, être sincère est la meilleurdes protections, car lorsqu’on est sincère, on est dans un état de cohésion intérieure,et l’énergie circule librement.

Cette fluidité de l’énergie rend notreaura puissante, et c’est ça qui à la fois nous protège et nous renforce, magnétiquement.

On n’a plus besoin des mécanismes de défense,on n’a plus besoin du réflexe de lutte, ou de fuite.

On est comme l’eau : on épouse la formedu moment présent, on est dans la fluidité, en phase avec le mouvement de la vie.